roman noir

Paul Ott

Paul Lascaux

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Paul Lascaux

Dieu et Diable

On devrait l’assommer!
Sara tenait entre ses mains l'annuaire
de la ville et de la région. Il était assez
lourd. Il comptait 1120 pages.
On devrait l'assommer. L'idée se préci-
sait peu à peu dans la tête de Sara. Au
départ, elle avait juste voulu regarder
combien de fossoyeurs et de pompes
funèbres étaient installés dans ce coin,
qui lui semblait morose et gris depuis la
énième infidélité de son mari.
Sara continuait de feuilleter. A la page
538 figuraient son nom, Peter Spran-
ger, et l'adresse qui leur était encore
commune. Les ronflements du courtier
en import-export lui parvenaient de la
pièce voisine. Sara rit malgré son déses-
poir. Dans cette maison, elle n'avait en-
core jamais vu quoi que ce soit venant
de l'étranger. Sauf évidemment les piles
de lettres qu'il raflait dès qu'il rentrait à
la maison. Au fil des ans, deux ou trois
courriers recommandés émanant d'ad-
ministrations et de juridictions lointai-
nes s'y étaient ajoutés. Sara soupçon-
nait des actions en reconnaissance de
paternité ou des promesses de mariage
rompues. Comment pouvait-il être
assez bête pour donner son adresse à
toutes ses aventures de vacances?
Elle arracha la page de l'annuaire où
figuraient les coordonnées de Spranger.
Puis elle continua de feuilleter. Sa nou-
velle conquête n'était plus une passade.
Elle s'appelait Simone Thalmann et
vivait dans la même ville. Sara arracha
aussi cette page-là.
La «trompeuse» avait une existence
officielle. Et elle-même, la trompée?
Elle n'avait même pas sa propre inscrip-
tion dans l'annuaire téléphonique. De
toute façon, elle n'existait plus depuis
bien longtemps. Sara n'avait pas l'im-
pression de faire partie de ce monde.
Elle était devenue une observatrice. Elle
le haïssait.
Dans sa colère froide, elle était capable
de réfléchir posement. Naturellement,
cela ne servait à rien d'avoir déchiré les
deux pages, alors qu'il cuvait les excès
de la nuit précédente dans la chambre
conjugale. Elle voulait faire effacer les
deux noms de tous les registres et de
tous les annuaires. Avant de l'assom-
mer, elle voulait le rayer de la surface
de la terre, dissoudre son existence offi-
cielle. Question de le rendre invisible et
de faciliter le meurtre à venir.
«Si vous cherchez assez longtemps,
vous trouverez tout», lui avait dit la
femme croisée dans le souterrain de
la gare, en lui glissant une brochure
sur certains codes de conduite ésotéri-
ques. «Mais soyez prudente dans vos
actions. Elles pourraient se retourner
contre vous.»
Sara feuilletait encore; d'abord au ha-
sard, puis toujours plus fébrilement. Elle
lisait les indicatifs de tous les pays où
il avait séjourné. La couverture procla-
mait «125 ans de I'annuaire télépho-
nique». Au feutre, elle écrivit sur les
gouttelettes d'eau ruisselantes: «Dix
ans d'adultère!»
C'était un de ces moments de sou-
daine clairvoyance, durant lesquels Sara
tombait sur quelque chose qu'elle ne
pouvait pas s'expliquer. Pourquoi les
adresses étaient-elles classées d'après
le nom de famille, et pas d'après le
prénom ou la profession? Elle fit le test
immédiatement. Elle découvrit des per-
sonnes qui s'appelaient Gott et Teufel
(ndt. Dieu et Diable), Himmel et Hölle
(ndt. Ciel et Enfer); elle tomba même
sur le peintre de la Renaissance Sandro
Botticelli, dans ce monde magique des
dénominations. Elle trouva le nom de
«Tod» (ndt. «Mort») mais pas celui
de «Leben» (ndt. «Vie»). Et encore
«Engel» et «Angst» (ndt. «Ange»
et «Peur»), «Leid» et «Trauer» (ndt.
«Souffrance» et «Deuil»). Elle aurait
pu réserver des obsèques ou demander
un accompagnement du deuil, em-
ployer des armuriers, des couteliers et
des marchands d'armes. Des agences
de renseignements, des détectives et
des gardes du corps proposaient leurs
services, mais aucun tueur à gages
auquel elle aurait pu confier la fasti-
dieuse besogne.
Son enthousiasme grandissait à mesure
qu'elle feuilletait les pages; et quand
elle en arriva à Richter, Rächer, Henker
et Killer (ndt. Juge, Vengeur, Bourreau
et Tueur), Sara poussa un petit cri stri-
dent, qu'elle etouffa aussitôt pour ne
pas réveiller son mari. Elle ne croyait
pas vraiment que l'inscription «Killer»
pourrait lui être d'une utilité quelcon-
que.
Rien qui puisse l'aider. Deux pages de
moins: les 1116 restantes auraient
dû suffire. Elle aurait aussi pu utiliser
les annuaires des pays où il partait en
vacances. Avec les noms de toutes les
femmes qu'il y avait abandonnées; et
ceux de deux ou trois enfants adultérins
qui, de toute évidence, ne s'appelaient
pas Spranger. Et il n'y avait pas de reje-
ton Sprangler issu de leur union; il n'y
en aurait jamais. Encore une humilia-
tion qu'elle avait du mal à supporter.
Sara rechercha son nom de jeune
fille, qu'elle n'avait pas conservé après
son mariage. Une erreur de plus, car
c'était un bon nom. Il apparaissait une
douzaine de fois; un nom sonore et
terrien. Un nom qui remémorait à Sara
sa vie d'avant, et lui redonnait espoir
dans l'avenir. Elle soupira, pendant qu'il
toussait a côté.
On devrait l'assommer!
Mais elle aurait regretté d'abimer l'an-
nuaire téléphonique. Elle préféra se
saisir de son pistolet, à lui. L'une ou
l'autre des lettres que la prudence lui
avait fait mettre de côté persuaderait la
police qu'il avait de bonnes raisons de
se suicider.

 

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